Atelier des Jeunes Citoyens et Citoyennes de la Méditerranée

Presse

Souha, Assia et Kawter, trois Algériennes engagées pour l’environnement

La jeunesse algérienne n’a pas attendu le Hirak pour tenter de faire bouger les choses. Depuis des années, les jeunes s’engagent pour le bien de leur communauté. Portraits.

Elles sont trois, trentenaires ou presque. Et elles ont toutes choisi de s’engager, à leur manière, pour défendre leurs valeurs, qu’il s’agisse de la protection de l’environnement, du patrimoine ou de l’insertion des jeunes marginalisés. Parfois les trois en même temps.

Souha Saadia Oulha enchaîne les casquettes. A 33 ans, la jeune femme originaire de Béjaïa, ville côtière à 245km à l’est d’Alger, a une formation d’opticienne et travaille de temps en temps dans un magasin. Elle est surtout un visage connu : Souha Oulha est comédienne. Elle joue au théâtre mais aussi dans des films et des séries. Depuis son enfance, elle est passionnée par la nature. « Ma mère est très écolo. Je l’ai toujours vue sauver des animaux, se battre pour empêcher l’arrachage d’arbres », explique celle qui utilise sa notoriété pour défendre la cause. En janvier, elle postait un message montrant une action de nettoyage. Sa dernière fierté, c’est une vidéo dénonçant la bétonisation des pourtours du lac Mezaya à Béjaïa. Cette ancienne carrière est devenue un refuge pour les oiseaux migrateurs. Un investisseur a souhaité y installer des aires de jeux sans respecter la zone humide. « Plusieurs associations se battaient pour arrêter la bétonisation. J’ai fait une vidéo « coup de gueule » qui a eu un certain impact », raconte celle qui a pris l’habitude de choisir chaque vendredi (premier jour du week-end), un lieu à nettoyer.

Souha Oulha ne fait pourtant partie d’aucun groupe officiel et tient à son indépendance : « Une association est quelque chose de pérenne, elle doit toujours être présente. Moi, je voyage beaucoup à cause de ma carrière d’actrice. En plus, je suis quelqu’un d’un peu sauvage. J’aime faire les actions citoyennes à ma manière. Ca ne m’empêche pas d’être amie avec toutes les associations du pays. »

Mêmes objectifs, mais chemin différent pour Assia Brahimi. A 34 ans, elle est vice-présidente de l’association Santé Sidi El Houari (SDH) d’Oran, à environ 650 kilomètres à l’ouest de Béjaïa. « Mes journées se terminent parfois à 1 heure ou 2 heures du matin, mais je le fais avec plaisir car je veux changer les choses. Dans mon travail [gestionnaire en ressources humaines], je fais les tâches machinalement, il y a peu de marge de manœuvre. Je dis souvent qu’au sein de l’association, on s’est créé un monde idéal. C’est un espace de positivité. On essaye, si on échoue, on essaye encore », estime-t-elle.

C’est en 2001 qu’elle a rejoint la SDH qui avait déjà 10 ans à l’époque. La mère de famille y a occupé différents postes avant de devenir vice-présidente de l’association, véritable institution à Oran. « La SDH a été fondée par un groupe de médecins qui voulaient ouvrir un centre médical à Sidi El Houari, un quartier très populaire. Ils ont découvert un site historique de 6 000 mètres carrés avec un hôpital datant de 1836 et des bains de l’époque ottomane. Ils ont décidé de le nettoyer pour le transformer en centre médico-social », raconte Assia Brahimi. Le chantier est gigantesque et durera 8 ans. 2000 tonnes de déchets sont évacués avant de découvrir « un site magnifique mais pillé ». Les objectifs de l’association évoluent peu à peu. En 2011, le site devient un chantier-école. « Nous formons des jeunes défavorisés avec, à la clé, un diplôme. Près de 800 personnes sont ainsi passées dans notre école et 500 au moins ont été ensuite recrutées », se félicite Assia Brahimi.

La SDH dispose également d’un pôle socio-culturel qui propose aux enfants des activités artistiques ou encore environnementales. Différents projets sont également mis en place pour produire des actions éco-citoyennes. Ils commencent généralement par la formation de jeunes chargés ensuite de transmettre leurs savoirs. Ces programmes sont dépendants des financements trouvés, car la SDH ne dispose pas de fonds pérennes. « Nous sommes devenus une machine à écrire des projets. On les met au frigo et lorsqu’il y a des appels, on postule. Jusqu’à présent on s’en sort bien et heureusement, car l’ensemble de nos activités sont gratuites » se réjouit-elle.

Kawter Nour a justement travaillé en tant que gestionnaire de l’un de ces projets, dénommé « Jeune pour la Paix et la Vie ». L’objectif était de diminuer les violences à l’école, en famille et dans la société. Pendant deux ans, elle a organisé des formations pour les enseignants et pour des animateurs chargés de sensibiliser un large public. Des groupes de paroles ont également été mis en place. « Au total, en deux ans, nous avons formé une centaine de personnes et organisé plus de 90 activités », explique celle qui était salariée de la SDH pour ce projet. Mais la jeune femme de 27 ans est avant tout une bénévole active de l’association. « J’ai toujours été engagée, explique-t-elle. Pendant mes études, j’étais représentante des élèves. J’ai toujours eu cette envie de défendre les autres. » Titulaire d’un master en journalisme audiovisuel, elle a découvert la SDH en 2013 alors qu’elle devait réaliser un reportage dans le cadre de ses études. « J’ai choisi la protection du patrimoine d’Oran comme thème. J’ai été voir ce chantier-école. C’était beau de voir des Algériens qui agissent sans perdre de temps ou sans rien attendre en retour », se souvient-elle. Attirée par cette dynamique, elle a souhaité s’engager. « Dès que je me suis proposée, j’ai été la bienvenue. On m’a tout de suite confié des responsabilités. J’ai trouvé ma place pour être utile à la société. »

Kawter Nour a commencé par faire du soutien scolaire pour les enfants du quartier. Elle est aujourd’hui membre du bureau de la SDH et chargée de la communication. La bénévole n’hésite pas non plus à donner un coup de main à d’autres associations : « Je suis souvent sollicitée pour faire des formations socio-culturelles ou pour concevoir des affiches. » La jeune femme s’épanouit dans ce monde et conclut par un slogan que ne renieraient ni Souha Saadia Oulha, ni Assia Brahimi : « On assume et on assure. »

Nidhal Ben Amor :
défendre l’environnement
grâce au scoutisme

Le Tunisien est scout depuis plus de 30 ans. C’est à travers ce mouvement qu’il défend et propage ses valeurs de patriotisme et de respect de l’environnement.

Le scoutisme, il est tombé dedans lorsqu’il était petit. C’était en 1987, Nidhal Ben Amor avait 5 ans. 33 ans plus tard, il est commissaire local (sorte de président) du groupe de la cité el-Habib à Sfax. Avec un seul objectif : préparer les citoyens de demain.

C’est par hasard que Nidhal Ben Amor est devenu scout. Deux institutrices de son jardin d’enfants ont créé une troupe et l’ont encouragé à la rejoindre. « J’ai peu de souvenirs de cette époque. Je me souviens surtout de mon premier camp d’été, en 1988. On est parti 21 jours à Kelibia (ville côtière du Cap Bon, à 112 km à l’est de Tunis, n.d.l.r). A l’époque, il n’y avait pas de téléphone, on envoyait des lettres aux parents. J’ai tout de suite aimé, j’ai beaucoup apprécié cet esprit d’organisation, cette hiérarchie », explique-t-il depuis sa maison de Sfax (à 260 km au sud de Tunis) où il est confiné. Il ne quittera jamais le mouvement, choisissant, à 17 ans, de devenir chef scout et de suivre la formation pour cela. Même pendant ses trois années passées en Allemagne, pour achever son doctorat en électronique, Nidhal Ben Amor rentrait en Tunisie pour les camps d’été.

Aujourd’hui, il dirige un groupe de 180 enfants de 7 à 17 ans de la cité El habib à Sfax, l’une des plus grandes du pays. « Notre objectif, c’est de préparer des citoyens responsables.  Nous sommes le 4ème rang après la famille, l’école et la rue. Nous tentons de minimiser ce temps passé dans la rue. Nous renforçons leurs capacités sur différents axes : le sport, le patriotisme, l’environnement… », explique ce papa de deux fillettes. La protection de l’environnement le touche d’autant plus qu’il a grandi à Sfax, région côtière touchée par la pollution liée aux industries chimiques (notamment de transformation du phosphate) et que sa famille est originaire de Kerkennah. Cet archipel qui se trouve juste en face de Sfax est une des régions tunisiennes les plus menacées par le réchauffement climatique, la mer gagnant peu à peu du terrain sur les terres.

Nidhal Ben Amor a rejoint le réseau AJCM (Ateliers des jeunes citoyens de la Méditerranée) en 2018, à l’occasion d’une action de nettoyage des plages. « J’ai mobilisé nos troupes sur la plage de Taparura, au centre de Sfax. Ce lieu, selon mes parents, c’était Tahiti avant. L’industrie (dans le secteur chimique, n.d.l.r) a tout détruit à partir des années 1970. Ces usines ont saccagé puis sont parties. On voit la mer de nos maisons à Sfax, mais il faut faire 25 km pour aller nager », regrette l’enseignant universitaire. 


Depuis son entrée à l’AJCM, Nidhal Ben Amor n’a pas eu l’occasion de participer à des projets concrets. Mais il note : « l’important c’est de sentir l’idée AJCM. La dimension méditerranéenne, ces discussions entre une dizaine de pays, c’est le grand apport. On se retrouve avec les mêmes codes. Et la même mer. Parce que si un jeune jette une bouteille à la mer à Sfax, un autre peut la retrouver à Marseille. »


A Tunis, Maryline Dumas
Maryline Dumas

Dans l’Espagne confinée, de l’engagement international au local

María Guevara Perea a répondu à la crise sanitaire qui a bouleversé les plans de sa toute jeune ONG LuzAzuL, en portant assistance autour de chez elle. Un volontariat ultra-local avant de pouvoir (re)partir vers d’autres horizons.

Le Covid-19 a privé Séville d’un traditionnel printemps de fêtes populaires et religieuses. La Semaine Sainte et la Feria de Séville, évènements qui brassent chaque année des dizaines de milliers de personnes dans la colorée capitale andalouse, ont été annulés pour suivre les recommandations sanitaires. Comme dans toute l’Espagne, l’un des pays les plus touchés d’Europe, le Covid-19 a renvoyé tout le monde chez soi, bouleversé les habitudes, chahuté l’économie, mis sur pause de nombreux projets. Celui de María Guevara Perea n’a pu y échapper. Elle organisait le premier voyage de son ONG, LuzAzuL, prévu en juillet au Maroc. « Il s’agissait d’un projet d’initiation au volontariat, pour que les jeunes qui n’en ont jamais fait puissent avoir une première expérience et ne plongent pas directement dans l’inconnu à l’autre bout du monde », détaille la jeune femme de 22 ans. « Les 80 places étaient déjà prises, il y avait même une liste d’attente. Mais c’est tombé à l’eau. LuzAzuL est désormais totalement distincte de son objectif originel. 

 

Un projet recentré sur l’ultra-local alors que de petites solidarités ont germé partout dans le pays. « Je veux aider, que ce soit au Pérou, au Maroc ou la rue d’à-côté. Si le besoin est derrière chez soi, il faut se réinventer », poursuit-elle. La soupe populaire du quartier est débordée ? María donne un coup de main. Sortir le chien, descendre les poubelles ou faire les courses pour les populations à risque, peu rassurées à l’idée de mettre le nez dehors ? María et les 30 volontaires qu’elle coordonne à travers la ville s’en chargent. Qui appelle-t-on pour distribuer les masques confectionnés par une entreprise voisine ? María et son réseau. Elle admet peu dormir de manière générale, avoir la bougeotte après de longues semaines de quarantaine. Son énergie lui sert à « avoir chaque jour une nouvelle idée. On fabrique aussi des paniers solidaires que l’on accroche aux arbres du quartier. Les voisins y mettent de la nourriture, ceux qui en ont besoin la prennent. Ils sont vides aux heures des repas mais toujours réapprovisionnés », précise-t-elle. C’est à instant d’ailleurs que sa mère Angela Perea González interrompt l’entretien réalisé par Skype –confinement oblige- pour lui montrer les affiches qu’elle a peintes et accrochera aux paniers solidaires. 

 

Depuis sa chambre aux murs bleu et blanc parsemés de photos de voyage, où María prépare les travaux finaux de sa double licence en relations internationales et sciences politiques, elle évoque le rôle de sa mère, ingénieure du bâtiment de 56 ans. Primordial. « Elle est la base de LuzAzuL, le pilier qui soutient tout. Avant de créer l’ONG, j’avais peur de ne pas être prête, de ne pas savoir la gérer. Ma mère m’a poussée. Sans son soutien moral et économique, je ne l’aurais pas fait. » L’association est officiellement née en janvier 2020 pour développer et coordonner des projets de coopération et de volontariat international. LuzAzuL, une histoire de famille ? En partie. L’engagement profond vient de María, le soutien inconditionnel d’Angela. « Avant de créer l’ONG, j’ai fait partie de l’association España Rumbo al Sur (qui promeut l’engagement des jeunes à l’étranger) pendant cinq ans. Comment j’y suis rentrée ? Ma mère a vu une pub à la télévision. Elle savait que ça allait me plaire, a cherché sur internet et m’a laissé le document sur mon bureau. Tout est parti de là », se rappelle María, qui a ensuite poussé sa mère à l’accompagner pour un volontariat en Ouganda. Le nom de l’association, LuzAzuL, est un palindrome. « Cela représente les deux visages d’un même monde où apprendre à voir les autres comme notre propre reflet dans un miroir », décrit le site internet. Comme María et Angela ?

La Sévillane attend avec impatience la fin du confinement pour repartir à l’étranger. Après deux années d’étude à Tokyo (Japon) et Buenos Aires (Argentine), ainsi que des voyages sur presque tous les continents — il lui manque l’Océanie — María voudrait relancer les projets de l’ONG. Ce premier séjour initiatique au Maroc ; la coopération à Medellín (Colombie) pour régénérer par le tourisme un quartier qui vivait du trafic de drogue ; celle au Pérou, pour prêter assistance au sein de deux centres de malades psychiatriques. « Je veux pousser mes amis d’ici à me suivre, mais aucun ne fait partie de l’association. Cela ne les intéresse pas beaucoup. Ils me disent : “Non María, cet été tu vas à Medellín, moi à la plage”. Dans mon entourage, il n’y avait personne d’aussi engagé et que je pouvais imiter. J’essaie d’être cette personne pour les autres. »

 

À Madrid, Baptiste Langlois

Le mystérieux militant aux mille talents qui voulait changer le monde

En Grèce, portrait d’une récente recrue de l’AJCM, homme de culture aux mille visages et aux mille projets qui entraine avec lui l’engagement solidaire de jeunes grecs.

Chanteur de rock, docteur en Sociologie Culturelle, musicien, directeur scientifique d’un centre pour demandeurs d’asile mineurs non accompagnés, auteur-compositeur, spécialiste des programmes de financement européens pour des projets culturels, responsable d’ateliers de prévention de la dépendance pour les jeunes. Derrière toutes ces étiquettes d’une liste qui n’est pas exhaustive, un seul homme, Andreas Almpanis 45 ans, activiste grec mystérieux et indéfinissable qui a tout récemment rejoint l’AJCM.

Né et ayant grandi à Larissa, la quatrième ville de Grèce, il part pour faire des études et y revient 15 ans et trois diplômes plus tard. Entre temps et en parallèle de ses études, il fonde un groupe de rock « I Fovi tou Prigkipa » (les Peurs du Prince) avec trois autres étudiants. Le groupe se crée une petite notoriété et joue à travers le pays. Deux ans plus tard, ils sont signés par le label Virgin. L’aventure durera pendant sept ans, le temps de quatre albums. Ce groupe de quatre personnes c’est la première « équipe » d’Andreas et, comme toutes celles qui vont suivre, elle produit de l’art, son moyen d’expression par excellence.

La fin du groupe marque le début de son cursus doctoral. En 2008, Andreas devient docteur en sociologie culturelle et commence une thèse intitulée « Minorités et exclusion sociale ». Il rentre à Larissa où sa thèse le mène à la prochaine étape de sa vie : il devient directeur scientifique d’une maison de demandeurs d’asile mineurs et non accompagnés gérée par l’ONG Arsis. L’expérience le marque. « J’ai compris que pour pouvoir vraiment soutenir des gens qui sont dans le besoin il faut surtout deux choses : se connaitre réellement soi-même et ne jamais perdre de vue que, circonstances de la vie mises à part, aucun être humain n’est supérieur aux autres. »

Il intègre par la suite le collectif artistique de théâtre musical SMouTh dédié à donner des opportunités d’éducation et d’expression artistique à des jeunes qui n’y auraient pas accès autrement. Tous les ans, le collectif monte des spectacles et participe, grâce à Andreas, à des programmes d’échanges culturels européens permettant aux jeunes artistes en devenir de l’association non seulement de voyager mais aussi de se produire devant et de rencontrer d’autres jeunes artistes ou artistes aspirants venus des quatre coins d’Europe.

Mais cela, bien évidemment ne lui suffit pas. Au fil des ans naîtront donc deux autres projets. Il devient directeur scientifique de l’atelier de création de l’OKANA local (Organisme public pour la lutte contre l’addiction) et devenu père, il met en place un programme spécialement conçu pour les enfants. Le but est d’utiliser la création et l’expression artistique des enfants pour les protéger des tentations futures et des dangers de la dépendance, chose essentielle dans un pays comme la Grèce qui souffre encore beaucoup de l’héroïne.

Mais cela évidemment ne lui suffit pas. Bientôt, il met aussi en place MAKE USE collectif pour jeunes de 16 à 30 ans qui veulent « agir en tant que vecteurs de solidarité, pour identifier et comprendre les problèmes sociaux et les résoudre ». Comme pour SMouTh il décroche des programmes européens pour permettre à ces jeunes de voyager à la rencontre d’autres jeunes à travers l’Europe qui partagent les mêmes idéaux et transforment ainsi les bonnes volontés locales en actions globales à l’échelle européenne. Et comme il souhaite aussi s’exprimer, depuis 2016, il crée avec des amis un nouveau groupe de rock, Birthday Kicks qui en est aujourd’hui à son deuxième album.

La source de ses motivations ? Andreas a du mal à répondre clairement et semble mal à l’aise. Répondre simplement semble compliqué, un peu comme si il voulait se cacher derrière des concepts flous pour ne pas dévoiler son grand secret. Comme à contre cœur, il admet éventuellement qu’il voudrait juste être un acteur de changement, d’un changement vers un monde meilleur.

Utopiste ? Le terme semble lui plaire instantanément. Avec une assurance retrouvée, il l’admet volontiers. « L’Utopie c’est le but inatteignable qu’il faut quand même essayer d’atteindre. Mais l’atteindre ou pas n’est pas réellement important. Ce qui compte c’est le chemin parcouru ».

Le fait d’être devenu père depuis maintenant 9 ans l’a‑t-il poussé à se démener encore plus pour changer le monde dans lequel ses deux fils grandissent ? Il se pose et réfléchit : « peut-être… Mais si on demandait à mes enfants ce que fait leur père, ils diraient surtout que papa n’est jamais à la maison ». Il est trop occupé à vouloir changer le monde.

A Athènes, Pavlos Kapantais
Photo Giannis Floulis

Narine et Ghazar au service de l’éducation non formelle en Arménie

Si la vie a repris son cours en Arménie après quelques semaines de confinement, l’enjeu environnemental et la remise en question des sociétés et de leur mode de vie doivent être au cœur des réflexions selon Narine et Ghazar. Tout deux habitants de la capitale Erevan située à quelques kilomètres de la frontière turque, ils racontent de façon passionnée leurs différents engagements dans des projets à destination de la jeunesse.

Portrait croisé par Hélène Bourgon

A 32 ans, Narine a déjà plus de 10 années d’expérience dans le domaine de la solidarité internationale et plus spécifiquement dans l’éducation non formelle des jeunes. Elle se consacre depuis ses 22 ans à des projets associatifs qui permettent aux jeunes d’accroître et de mettre en valeur leurs compétences et de s’accomplir professionnellement. « J’aime faire ce que je fais, je vois leurs progrès, jour après jour, et ils me renvoient une belle image d’une personne qui les aide dans leur vie à réaliser leurs projets », confie Narine. « C’est utile et le secteur non formel permet une liberté extraordinaire où l’on voit concrètement les résultats. » En Arménie et au delà des frontières, au cœur de l’Europe de l’Est, l’Europe orientale, l’association Youth Power dont elle est co-fondatrice propose des ateliers d’éducation civique, d’autonomisation dans le travail, dans les compétences et dans les projets professionnels, mais aussi des groupes de réflexion où il est question de genre et des droits des hommes et des femmes. L’une des causes soutenue et défendue par Narine et Ghazar est également celle des arméniens syriens, ils sont 20 000 à avoir rejoint l’Arménie depuis le début de la guerre en Syrie. Les jeunes ont particulièrement besoin de soutien pour s’intégrer et poursuivre leurs études.

« J’ai réalisé à quel point il était difficile pour les familles syriennes d’origine arménienne de vivre dans notre société alors qu’on partage la même origine. Ils sont confrontés à plusieurs problèmes, dont celui de la langue car ils parlent un autre dialecte arménien et ils ont du mal à trouver du travail. Le gouvernement devrait avoir plus d’attention et prévoir de l’aide pour eux», du haut de ses 24 ans, Ghazar, lui aussi embarqué dans l’ONG Youth Power cumule plusieurs passions dont la vidéo qu’il expérimente lors d’ateliers et d’interviews auprès des familles de syriens d’origine arménienne. « J’ai commencé à faire de la vidéo pour plusieurs projets à destination de la jeunesse. Avec les participants que j’encadre, on traite plusieurs sujets, comme l’autonomisation des femmes, la migrations, l’environnement et j’apprends beaucoup de la société dans laquelle je vis. »

Narine et Ghazar sont engagés dans une organisation pour l’éducation à la citoyenneté financée par l’Europe qui permet d’encadrer les jeunes syriens étudiants, et leur mettre à disposition des outils pour qu’ils puissent s’intégrer plus facilement avec l’aide du ministère de l’éducation. « Ils ont besoin de solutions, c’est pourquoi on a mis en place un projet d’intégration spécifique pour eux, et notamment pour les jeunes qui sont nés en Syrie. En Arménie, on parle différents dialectes entre l’est et l’ouest. On a donc mis en place des cours de langue spécifiques pour les réfugiés syriens dans trois lycées afin qu’ils puissent ensuite intégrer les écoles arméniennes. » Le travail des organisations dont font partie Narine et Ghazar a permis de faire remonter à la municipalité et au gouvernement des recommandations et de faire respecter les droits de ces nouveaux arrivants avec qui ils partagent des origines et une Histoire communes.

Droits des femmes en Arménie

« Moi j’ai de la chance, ma famille m’a toujours encouragée à réaliser mes projets, ma sœur par exemple travaille dans les affaires, un milieu réservé aux hommes dans notre société. Dans la capitale il y donc beaucoup de parcours comme les nôtres, mais dans la majorité des cas, en Arménie, les femmes sont toujours exclues des projets de société, des postes reconnus, et notamment en politique où l’on compte très peu de femmes au sein de notre parlement », remarque Narine. Un avis partagé par Ghazar qui en plein master 2 de Droit, s’intéresse aux questions de violences intra familiales et au droit des femmes sur le marché du travail. « Beaucoup d’Arméniens pensent que la place de la femme est dans la cuisine et qu’elles ne sont pas en position de décider quoique ce soit. » Les questions de genre sont donc très peu abordées dans la société arménienne et représentent un véritable challenge pour ces deux jeunes engagés. « On a un grand problème avec les questions LGBT et les groupes de jeunes que nous recevons ne sont pas toujours prêts à en parler. On a donc créé des outils pour une approche en douceur. Parfois les familles pensent que c’est mal et interdisent à leurs jeunes de participer à nos ateliers », ajoute Narine. Malgré ce contexte, ils ont pu constituer 35 groupes de jeunes de 18 à 35 ans venus parler des droits des hommes et celui des femmes dans tout le pays et participer ainsi à l’évolution de certains mœurs restés très ancrés dans la société arménienne.

AJCM, l’occasion de découvrir les cultures méditerranéennes

« Je n’avais pas eu la chance jusqu’ici d’aller dans l’espace méditerranéen et de travailler sur des enjeux environnementaux d’envergure internationale. C’est super de pouvoir le faire aujourd’hui, et depuis deux ans dans le cadre de l’AJCM », s’enthousiasme Narine. « Oui c’est vrai », renchérit Ghazar, « c’est important d’avoir accès à des projets qui se passent en Méditerranée et en lien avec la jeunesse, car nous partageons des problèmes communs notamment sur les stéréotypes de genre ou les préoccupations environnementales. Nous devons trouver ensemble des solutions ». D’après Narine, « tout ça n’est pas nouveau en effet, mais le besoin d’agir est urgent face à la pollution des mers, de l’air, du nombre de déchets et le manque de recyclage qui fait défaut en Arménie. Le plastique envahit toujours autant nos quotidiens », ajoute-t-elle. Le problème de l’eau, de la pollution des rivières, et la déforestation de masse sont deux questions qu’ils aborderont lors d’une visio-conférence avec des participants Egyptiens le 6 juin dans le cadre des journées AJCM qui se dérouleront cette année virtuellement ; une déception pour Narine qui aime particulièrement Marseille où elle s’est rendue à deux reprises pour le projet. « J’aime beaucoup cette ville française où il y a la plus grande communauté d’Arméniens. J’aimerais y retourner. Visiter aussi le Maroc d’où vient l’une de mes colocataires et le Liban, la Syrie d’où viennent nos ancêtres. »

Chanteur dans un groupe de musique, youtubeur, bloggeur et sportif, Ghazar, a hâte également de découvrir d’autres pays : « Après le coronavirus j’aimerais aller au Maroc, au Liban. C’est très intéressant de pouvoir interagir avec des Français, des Libanais, des Algériens, des Egyptiens. » Narine apprécie la plateforme mise en place sur le site de l’AJCM : « Elle nous permet de connaître d’autres pays et fait connaître notre pays aux autres participants. C’est important de faire partie de ce dialogue ! » Et concernant ce contexte mondial dû au coronavirus elle poursuit : « Cette pandémie devrait provoquer une prise de conscience, c’est un message que nous devons prendre au sérieux car il dit que nous faisons quelque chose de mal et que nous devons changer notre attitude et faire attention à ce qui nous entoure ». Faire de l’environnement une priorité pour tous les gouvernements du monde est le message de ces deux jeunes arméniens, qui ne manqueront pas de l’évoquer durant les ateliers des jeunes de Méditerranée.

Le Libanais Mohamad Hachem veut rendre à Tyr sa propreté

A 29 ans, ce membre actif du club de l’environnement de l’Université islamique de la ville de Tyr dans le sud du Liban, tente de changer les mentalités de citoyens non sensibilisés aux questions relatives à l’environnement.

La singularité du confinement aura permis l’expérimentation de nouvelles pratiques, parmi lesquelles celle de tirer le portrait d’une personne sans même la rencontrer autrement qu’à travers un appel vidéo. A ce jeu là, Mohamad Hachem se prête volontiers. Le sourire en bandoulière, ce Libanais de 29 ans se livre aisément derrière son écran, depuis sa chambre dans l’appartement familial à Tyr, ville côtière du sud du Liban. Prenant son mal en patience, le technicien informatique à l’Université islamique depuis sept ans profite de la réclusion temporaire pour lire son premier livre : « je préfère regarder un film plutôt que lire un livre, si les deux racontent les mêmes histoires », précise-t-il dans un rire franc. Son premier ouvrage : Tout est foutu, « un livre sur l’espoir », de Mark Manson.

L’espoir de prendre part à un changement, surtout au niveau environnemental, c’est justement ce qui guide Mohamad Hachem. Chez lui, l’activisme n’est pas le fruit d’un héritage familial mais celui d’un concours de circonstances. « Je n’oublierai jamais mon premier voyage à Marseille, en 2012, pour participer au Sixième forum mondial de l’eau. C’était aussi la première fois que je voyageais hors du Liban », détaille cet adorateur de sa ville natale, Tyr. « On m’a sélectionné car j’étais francophone mais lors de ce forum, j’ai appris énormément de choses que j’ai ensuite pu utiliser au club de l’environnement de l’Université islamique de Tyr. Ce n’était pas la première fois que j’entendais parler du tri des déchets mais c’est la première fois que j’ai réalisé à quel point c’était important. Cet évènement m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses ».

Le club de l’environnement est né il y a quatre ans d’une volonté partagée par plusieurs étudiants de participer à des actions environnementales, notamment le tri des déchets, « car c’est un gros problème au Liban », estime celui qui a toujours exécré la vision de montagnes de déchets sur la plage de Tyr. Le club a obtenu le soutien de l’Union des Municipalités de Tyr et celui de l’université et a ainsi organisé plusieurs nettoyages de la plage, mais aussi des séminaires sur divers sujets liés à l’environnement tels que la protection de la plage de Tyr en tant que ressource pour la ville ou encore la nécessité d’arrêter l’usage des sacs en plastique et de migrer vers les sachets en papier. « Pas mal de nos séminaires portent aussi sur les énergies renouvelables car nous avons beaucoup de ces ressources au Liban donc pourquoi ne pourrait-on pas en bénéficier au lieu de continuer à utiliser les énergies fossiles? », s’interroge l’ancien étudiant en gestion des systèmes d’information. Le club a également initié la distribution de bennes pour motiver les gens à faire le tri chez eux. Sans budget fixe, le club, qui compte environ 35 membres bénévoles, reçoit cependant des soutiens ponctuels.

Si les mauvaises habitudes persistent, la tendance commence à s’inverser. « A l’époque, la municipalité de Tyr n’accordait malheureusement pas une grande importance au tri mais ces dernières années, il y a une amélioration », estime le cadet d’une fratrie de cinq garçons, « véritable équipe de basket », décrit-il, amusé. Et d’ajouter : « on parle de plus en plus de ce sujet et on espère qu’avec le temps, cela deviendra la norme. Pour le moment, la municipalité se concentre principalement sur le tri à la maison. Chez moi, c’est difficile pour mon père épicier et ma mère femme au foyer de changer leurs habitudes car ils sont âgés et n’avaient jamais entendu parler du tri des ordures, mais j’ai réussi à leur faire séparer le plastique et le verre du reste ».

Pour Mohamad Hachem, le changement émane sans aucun doute de l’individu, « qui engendrera ensuite un effet cumulatif ». Celui qui est également développeur freelance de petits logiciels pour les magasins, bureaux et cliniques, réfléchit aux manières d’atteindre une audience plus large. « Le problème est que les séminaires que nous organisons à l’université sont, la plupart du temps, dirigés vers les étudiants. Or, si on veut avoir un impact, par exemple sur l’arrêt de l’usage du sac plastique, il faut d’abord s’orienter vers les gérants de magasins et d’épiceries car ce sont eux qu’il faut convaincre avant tout ». Tandis que les Libanais demeurent surtout préoccupés par la crise financière dans laquelle sombre le pays, celui qui tente depuis 2013 de terminer son master de recherche pour partir en France faire un doctorat ou bien rester enseigner au Liban, reconnaît que le chemin sera long mais n’en démord pas : « Un voyage de mille kilomètres commence toujours par un premier pas ».

Virginie Le Borgne

A Alexandrie, Marwa et Manar se battent pour l’accès à la culture et pour l’environnement

L’une œuvre à la diffusion de la francophonie et pour la préservation du patrimoine cinématographique égyptien, l’autre se démène pour éradiquer le plastique qui asphyxie la Méditerranée. Marwa El Sahn et Manar Ramadan, ne se connaissent pas mais représentent une même génération d’Egyptiennes engagées : brillantes, battantes, déterminées.

Un confinement pour cause de pandémie doublé du Ramadan : tout devrait pousser Marwa El Sahn, directrice du Centre d’activités francophones de la bibliothèque d’Alexandrie, à ralentir le rythme. Mais, passées les deux premières semaines du confinement partiel institué en Égypte, la quadragénaire a repris le chemin de son bureau au sein de la « Bibliotheca Alexandrina ». Une thèse publiée l’an dernier, des ateliers et formations avec des jeunes francophones au cours des derniers mois, ou encore l’organisation, avec une étudiante d’un « challenge vidéo » sur Facebook pour promouvoir les activités artistiques en temps de confinement… Marwa n’est pas vraiment du genre à prendre du temps pour elle, pandémie ou pas. « Je ne me sens pas bien si je ne travaille pas », justifie-t-elle.

Autre habitante très active de la cité méditerranéenne, Manar Ramadan n’a pas l’intention, elle non plus, de profiter des semaines de confinement pour se lancer dans un travail d’introspection. Co-fondatrice de l’association Banlastic, elle a participé à plusieurs débats en ligne depuis mi-mars consacrés au « développement durable » au-delà de la crise du Covid ou à l’analyse de la frénésie d’achats qu’ont connue plusieurs pays au début du confinement. « On avait prévu des workshops pour avril, mais on a été obligé de les annuler à cause du confinement. Alors nous avons proposé aux participants de suivre ces discussions à la place », explique Manar, 31 ans et une énergie débordante.

La bibliothèque comme point de départ

Comme Marwa, Manar est née et a grandi à Alexandrie. Pour les deux jeunes femmes, qui ne se sont jamais rencontrées, la célèbre bibliothèque de la deuxième ville d’Égypte tient une place particulière dans leur vie. Marwa y travaille depuis 1997 — elle y a été embauchée dès la fin de ses études. Manar y a fait un passage bref mais marquant, il y a quelques années. « J’ai travaillé quatre mois comme éducatrice pour une exposition intitulée « Art of the Sea » qui montrait le cycle de vie du plastique dans la mer », raconte-t-elle. « J’expliquais à des groupes d’enfants tous les dégâts que le plastique causait au monde sous-marin. Pour moi cela a été un déclic », souligne la jeune femme. Peu après, pour compléter son cursus d’ingénieur en électromécanique, Manar part étudier deux ans en Inde. Son séjour constitue une autre étape dans sa prise de conscience : elle constate là-bas que mener à bien des politiques écologiques dans un pays pauvre c’est possible. « J’ai aussi réalisé à ce moment-là que je voulais faire un travail plus directement lié à l’humain que le métier d’ingénieur », confie-t-elle.

Clean Up — Mangrove — Qoseir

A son retour à Alexandrie en 2018, elle crée Banlastic avec Ahmed Yassin et Abdelkader El Khaligi (lire notre article de l’an dernier). L’association lutte contre la pollution plastique par différents moyens* mais mise d’abord sur la prise de conscience individuelle. « Depuis deux ans, nous organisons des « workshops » ou des opérations de nettoyage des plages ou des cours d’eau partout en Egypte, pour sensibiliser les gens à la nocivité du plastique. » Récemment, Manar a mené deux de ces ateliers à Louxor et Assouan, dans le sud du pays. « A Louxor, lorsqu’on est allé dans le bazar pour proposer aux commerçants d’utiliser des sacs en papier plutôt que ceux en plastique, j’ai été étonnée par leur réaction positive. En fait, les touristes sont de plus en plus nombreux à refuser les sacs plastiques. » A Assouan, après une opération de nettoyage sur les berges du Nil, les participants ont pu échanger avec une guide spécialiste des oiseaux migrateurs. Elle leur explique à quel point cette pollution repousse les oiseaux migrateurs qui séjournent dans la région. Et représente donc une menace pour l’éco-tourisme qui se développe ces dernières années autour de l’observation des volatiles. « Nos actions sont destinées à pousser les gens à réfléchir », insiste Manar. « Nous sommes conscients que tout ne va pas changer radicalement du jour au lendemain. Mais même si elles changent lentement, les choses changent. »

« Ouvrir les horizons »

Le même optimisme lucide se retrouve chez Marwa. Inlassablement, elle travaille à diffuser la langue française et à « ouvrir les horizons ». « Au Centre d’activités francophones, nos ateliers font se rencontrer des jeunes égyptiens et les étudiants africains qui sont présents à Alexandrie, notamment à l’université Senghor », explique-t-elle. « Pour moi, c’est important de montrer à la jeunesse égyptienne que le français, ce n’est pas que la France… Et de combattre certains préjugés. » Alors que le racisme est toujours très présent dans la société égyptienne, le CAF constitue un des rares lieux où ces jeunes égyptiens et ces étudiants sénégalais, ivoiriens ou maliens peuvent se rencontrer. « En faisant des activités ensemble, comme des matches d’art oratoire, ils apprennent à se respecter », assure-t-elle.

Marwa El Sahn à Alexandrie

Au-delà du Caire et d’Alexandrie, Marwa développe aussi de nombreuses actions dans les gouvernorats égyptiens où la francophonie est une denrée rare. « Nous organisons des formations pour les professeurs et les étudiants de français des universités de Tanta, Assiout, Qena ou Zagazig. Ils viennent passer une semaine à Alexandrie et c’est souvent un choc culturel. » Alors qu’ils vivent dans des régions où les traditions réglementent encore davantage la vie sociale, ils et elles se retrouvent, souvent pour la première fois, dans un groupe mixte, avec des inconnus de surcroît. « Au début ils sont très timides. Mais à la fin de la semaine ils ont créé des liens forts et repartent très motivés dans leur université ! », assure la directrice du CAF.

Choisir l’action plutôt que la dépression…

Au-delà de la langue française et des livres, le cinéma est l’autre passion de Marwa. Lorsqu’on lui a demandé, il y a quelques années, de créer un département « Art et audiovisuel » au sein de la bibliothèque, elle a essayé de recenser et d’acquérir des films. « C’est à ce moment-là que je me suis rendue compte que l’Egypte a longtemps été le Hollywood du Moyen-Orient et que nous n’avions pas accès à nos films. » Aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’existe pas en effet, de réelle politique de préservation du patrimoine cinématographique au pays de Youssef Chahine. Marwa se lance alors dans un long travail d’analyse, qui aboutira à sa thèse publiée en octobre dernier chez l’Harmattan, sous le titre Pour une cinémathèque égyptienne. « Un lieu avait été désigné au Caire avant 2011. Mais malheureusement, après la révolution, ça n’a pas démarré », déplore-t-elle.

Elle est pourtant loin de s’avouer vaincue, sur ce terrain comme sur les autres. S’il est un combat qui lui tient à cœur, c’est l’apprentissage d’une certaine tolérance, entre Égyptiens et Africains, comme entre musulmans et chrétiens. « Je suis musulmane, mais j’ai été éduquée dans une école de bonnes sœurs. La question de la religion ne se posait pas à l’époque. » Elle voudrait que les jeunes égyptiens puissent « se cultiver avant de critiquer », pour « s’ouvrir aux autres avec respect ». Quant à Manar, elle souhaite simplement que les jeunes de son pays ne se laissent pas envahir par la dépression, malgré les « circonstances difficiles » qui prévalent dans son pays ou dans le monde. « Je crois qu’il faut être dans l’action, et transformer ces mauvaises nouvelles en énergie pour agir. » Avec Manar Ramadan et Marwa El Sahn, les jeunes égyptiens et égyptiennes peuvent trouver des modèles inspirants en matière d’engagement et d’action.

Nina Hubinet
Photo de une : Manar Ramadan sur la corniche d’Alexandrie